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Le programme « smart communities » au Japon

Dernière mise à jour : 1 juin 2020


Référence complète : Languillon R., Le programme « smart communities » au Japon. Nouveaux enjeux de pouvoir des ressources et des systèmes d’information urbains, FLUX, n° 114, pp. 38-55.



URL : https://www.cairn.info/revue-flux-2018-4-page-38.htm



Résumé - Le Japon a mis en place en 2010, pour cinq ans, un programme national expérimental de démonstrateurs « smart » appelés « smart communities ». L’irruption du « smart » dans la fabrique urbaine japonaise ne relève toutefois pas d’une révolution soudaine, mais est le produit d’une lente transformation des rapports de pouvoir au sein des coalitions de croissance et des jeux d’acteurs impliqués dans l’aménagement urbain. Cet article formule l’hypothèse que cette transformation radicale des rapports de pouvoirs politiques, économiques et sociaux dont les « smart communities » résultent découle de la maîtrise des systèmes d’information urbains par les acteurs du numérique, et ce, bien en amont de leur centralisation informatique. Empreint d’économie politique, l’article s’ouvre sur une description des spécificités japonaises des « smart cities/smart communities » en termes technologiques, urbanistiques et politiques, puis y interroge la transformation des jeux d’acteurs et des rapports de pouvoir avant de se clore sur une réflexion critique des nouveaux modèles de société urbaine que proposent les acteurs du « smart » au Japon.


Mots-clés : Smart community, Japon, Système d'information urbain, acteur, pouvoir, numérique, immobilier, business model




Introduction - « Smart city », « smart community », et la question des modèles


Les « smart cities » sont apparues à la fin des années 2000 sous l’impulsion de projets urbains issus d’acteurs privés, au premier rang desquels se trouve IBM et son opération « smarter cities ». Dans la continuité des approches dites « durables », le « smart » officialise l’irruption et la généralisation des systèmes d’information numériques dans la conception, la production, la gestion et la surveillance de l’urbain.

Les définitions des « smart cities » sont encore imprécises. Pour Batty (2013), il s’agit de villes structurées par la gestion instantanée des big data, méta-données générées par la technologisation des espaces urbains et des réseaux. En raison de sa récente apparition dans la littérature scientifique, la « smart city » connaît toutefois d’autres définitions, relevant d’approches multiples très variées (Tranos, Gertner, 2012). Certains auteurs s’y réfèrent pour décrire des formes de gouvernance participative où les habitants-citoyens sont mobilisés via les technologies numériques à l’image des SIG participatifs (Gil-Garcia, 2012). D’autres se réfèrent encore plus simplement à des formes efficaces de gouvernance élargie entre entreprises, gouvernements locaux, institutions de recherche et population locale (Meijer, Rodríguez Bolívar, 2016). La terminologie du « smart » peut ainsi ne pas renvoyer systématiquement au numérique. La question fait débat (Meijer, Rodríguez Bolívar, 2016).

Au Japon, on ne parle pas de « smart cities » mais de « smart communities », en raison d’un programme national éponyme de cinq ans initié par le gouvernement central en 2010 (Leprêtre, 2016). Les deux expressions sont toutefois très proches. L’acception japonaise étant très technique et infrastructurelle, elle est proche de la définition que pose Batty (2013) : la « smart community » repose ainsi sur l’usage massif de l’informatique, du numérique, des supercalculateurs et des capteurs disséminés dans l’espace, qui permettent de connaître et de gérer la ville sur le très court terme. Parler de modèle du « smart » paraît toutefois excessif, y compris pour le cas japonais (Languillon-Aussel, Leprêtre, Granier, 2016) : les « smart cities/smart communities » sont, pour le moment, la plupart du temps réduites à des expérimentations pilotes qui ne concernent que très rarement toute une ville (à l’exception de villes nouvelles privées comme Kashiwa no Ha près de Tokyo, initiée en 2008). Elles sont également très souvent limitées à un champ d’expérimentation, par exemple les transports comme à Toyota smart community (Ito, 2014), ou les écosystèmes industriels comme à Kitakyushu smart community (Shiroyama, Kajiki, 2016) où, en outre, est testé un système de tarification dynamique de l’énergie (Oga, Kabasawa, 2013).

Plutôt que des modèles, l’hypothèse de cet article consiste à dire que les « smart communities » japonaises constituent des programmes, entendu selon un sens triple : programme socioéconomique de fonctionnement de l’urbain ; programme politique de relève des pouvoirs au sein de la ville japonaise ; programme informatique de « mise en algorithme » de l’urbain. En tant que programme, les « smart communities » ne modifient pas (encore) la superstructure des espaces urbains (hardware), mais visent à en altérer la substance (software) politique, économique et sociale, par le biais d’une série de ruptures dans les équilibres « traditionnels » de pouvoir. Pour formuler l’hypothèse autrement, la révolution urbaine du « smart » engendre une transformation radicale des rapports de pouvoirs politiques, économiques et sociaux par le biais d’une transformation non pas tant de la structure physique des espaces urbains japonais mais, plus en amont, de leurs systèmes d’information via leur centralisation numérique.

Cet article propose de discuter l’hypothèse en commençant par une description des spécificités japonaises des « smart cities/smart communities » en termes technologiques, urbanistiques et politiques. En raison du fait que deux des contributions de ce numéro thématique analysent déjà les quatre « smart communities » labellisées par le gouvernement central (celle de Benoit Granier et celle de Nicolas Leprêtre), l’article se concentre sur deux « smart communities » d’initiative privée encore assez peu étudiées dans la littérature occidentale : Kashiwa no Ha, aménagée par Mitsui Fudôsan près de Tokyo depuis les années 2000 ; Fujisawa Sustainable Smart Town (SST) aménagée dans les années 2010 par Panasonic près de Yokohama. De nombreux renvois avec les articles sur les « smart communities » du Ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie (METI) seront toutefois opérés quand des éléments convergents sont observables. La deuxième partie interroge la transformation des jeux d’acteurs et des rapports de pouvoir dans les « smart communities ». Enfin, une dernière partie opère une discussion critique quant aux modèles sociaux issus de la transformation des business models à l’œuvre dans les « smart communities » au Japon.


Lire la suite sur le site du journal FLUX : https://www.cairn.info/revue-flux-2018-4-page-38.htm

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