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De la renaissance urbaine aux JO de Tokyo 2020

Dernière mise à jour : 1 juin 2020


Référence complète : Languillon R., 2018 De la renaissance urbaine des années 2000 aux Jeux Olympiques de 2020 : retour sur vingt ans d’intense spatial fix à Tokyo, Ebisu, n°55, pp. 25-58.


URL : https://journals.openedition.org/ebisu/2324



Résumé - En 2013, alors que la politique de renaissance urbaine de 2002 semble avoir atteint ses limites, Tokyo remporte le concours pour l’organisation des Jeux olympiques de 2020. Son plan d’urbanisation s’adapte alors en conséquence, passant du zonage spécial de la renaissance aux clusters olympiques. Néanmoins, la grande sélectivité de la renaissance urbaine comme des aménagements olympiques et leur concentration dans les espaces centraux ont créé une ville à deux vitesses, conduisant à interroger ce que David Harvey appelle spatial fix : des solutions spatiales temporaires que les tenants du capitalisme mettent en œuvre pour sauver leurs actifs d’une spirale destructrice de valeurs. D’une part, cet article analyse la présupposée continuité entre les années 2000 (renaissance urbaine) et les années 2010 (dynamique olympique). D’autre part, il discute la pertinence de la notion de spatial fix dans les logiques immobilières à l’œuvre à Tokyo. En formulant l’idée d’un trend fix, entendu comme le produit d’une valeur assurantielle générée par les JO et du renforcement des effets du spatial fix issu de la renaissance urbaine, l’article propose de débattre de la nature spatialement inégalitaire de la dynamique olympique.


Mots-clés : Tokyo, Jeux olympiques, renaissance urbaine, immobilier, spatial fix, maturité.


Introduction - L'hypothèse de la maturité urbaine et celle du spatial fix olympique



À la suite du dégonflement en 1991 de la bulle spéculative, le Japon est entré dans une période de restructuration difficile. Succédant aux années moroses de la décennie 1990, les années 2000 ont été celles de la politique de renaissance urbaine, articulée à une loi éponyme (Toshi saisei tokubetsu sochi hō 都市再生特別措置法) votée en 2002 (Fujii et al. 2006 ; Languillon 2013). Faisant écho à ce contexte particulier, la littérature grise a commencé à parler de Tokyo comme d’une « ville mature » (seijuku toshi 成熟都市), image très associée à l’idée de stagnation, interrogeant son dynamisme et les mécanismes internes propres à sa trajectoire en tant que ville globale de première génération1.

Contrastant avec la maturité, la politique de renaissance urbaine avait pour objectif, d’une part, de liquider les actifs encore toxiques (surtout fonciers) de la crise des années post-bulle, d’autre part, de relancer l’activité foncière dans les grandes métropoles japonaises, Tokyo en tête. Les acteurs privés intervenant dans la fabrique de la ville s’y sont appuyés pour restructurer leur rapport à l’espace et revoir leurs stratégies d’aménagements, alimentant un retour vers le centre des investissements immobiliers (Aveline et al. 2012) et des populations (Scoccimarro 2007, 2017 ; Kubo 2015). Le tissu urbain de la capitale s’est ainsi rapidement verticalisé à la suite d’un grand mouvement de rénovation des espaces centraux (Languillon 2013, 2017 ; Kubo 2014 ; Scoccimarro 2017).

En raison de son zonage spécial circonscrit à un périmètre strict ne prenant en compte que les espaces centraux et péricentraux de Tokyo, la renaissance urbaine peut être assimilée à ce que David Harvey appelle un spatial fix (Harvey 2015) : c’est-à-dire des solutions spatiales temporaires que les tenants du capitalisme mettent en œuvre pour sauver leurs actifs d’une spirale destructrice de valeurs et de capitaux2. Logiques de stagnation d’un côté et zonage dérogatoire de l’autre permettent de tisser un lien étroit entre maturité urbaine et hyper-concentration des opérations de rénovation et de verticalisation à Tokyo (Languillon 2017). Pour le dire autrement, la ville mature doit son dynamisme à la multiplication de spatial fix, dont rend compte le bilan de la politique de renaissance urbaine. Toutefois, au tournant des années 2010, cette dernière semble s’essouffler, et ce malgré sa modification en 2011, rendant nécessaire l’élaboration d’une alternative.

C’est alors que Tokyo remporte les Jeux de 2020 par la proclamation officielle de la décision du comité olympique en septembre 2013. Le calendrier est loin de relever du hasard. Les impacts des Jeux olympiques sur les villes hôtes est une thématique particulièrement bien analysée par la littérature scientifique (Gold & Gold 2016), conduisant également à interroger de manière critique les méthodologies utilisées (Van Wynsberghe 2015). Les relations qu’entretiennent les grands événements sportifs et la régénération urbaine sont également bien documentées (Essex & Chalkey 1999 ; Gratton, Shibli & Coleman 2005 ; Augustin 2006 ; Hiller 2006). L’accélération de la régénération urbaine par les Jeux s’observe dans de très nombreuses villes hôtes : Barcelone (Garcia-Ramon & Albet 2000), Athènes (Beriatos & Gospodini 2004), Beijing (Broudehoux 2007), ou encore Londres (Appert 2012). Le cas de Tokyo, bien que récent, a fait l’objet de travaux suggérant l’impact sur le court terme (Languillon-Aussel & Appert 2017). L’effet de long terme est toutefois encore peu étudié, y compris pour des sessions antérieures, à l’exception de quelques travaux qui prennent en compte les différentes phases que les villes hôtes traversent : candidature, préparation, héritage (Machemehl & Robène 2014), sans toutefois analyser la dimension post-événement sur plus d’une décennie.

À partir de ces observations, cet article se fonde sur une double hypothèse. D’une part, il discute l’existence d’une éventuelle continuité entre la politique de renaissance urbaine des années 2000 et les aménagements olympiques des années 2010 en termes d’espaces, d’acteurs, et d’objectifs. D’autre part, il cherche à évaluer la pertinence de l’idée de spatial fix dans les logiques territoriales et immobilières à l’œuvre dans le projet olympique de 2020. Ce faisant, l’article cherche à en démontrer la nature à la fois fortement inégalitaire et conjoncturelle, avec des effets très limités dans l’espace comme dans le temps.

Le positionnement épistémologique et théorique pour discuter la double hypothèse relève d’une économie politique critique d’inspiration néo-marxiste. En revanche, la méthodologie utilisée appartient à la géographie urbaine, et associe étude qualitative reposant sur un travail de terrain d’un an, analyse quantitative et spatialisation de l’information géographique3. Le plan retenu découle d’une approche géographique standard, qui fait se succéder une description des manifestations spatiales de la renaissance urbaine et du projet olympique ; une analyse de l’évolution des marchés immobiliers ; et enfin une discussion portant sur l’hypothèse du spatial fix. L’article se conclut sur une mise en perspective de l’étude au regard de l’épistémologie des positionnements néo-marxistes sur les mécanismes capitalistiques de l’urbain et leurs déséquilibres.


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